Allégorie de la peinture, 1639

19 Artemisia; le viol, le procès, la peinture.

 

Au jour choisi par le juge, Artemisia fut conduite dans la salle pour subir le supplice des « sibilli ». Le bourreau lui lia les doigts un par un avec une cordelette et commença à serrer. Les os pouvaient être brisés, tout comme la jeune carrière de peintre d’Artemisia.  

Le juge qui officiait ne devait être ni haineux, ni cruel : il était persuadé de la vérité du discours que soutenait Artemisia : elle avait été violée par Agostino Tassi, qui assistait, imperturbable, à la scène. Le calme qu’il manifestait devait intriguer le juge : il n’avait cessé pendant le procès d’affirmer son amour pour Artemisia et avait assuré que la jeune fille était consentante.  Artemisia maintint ses déclarations, comme le rapportent les actes officiels du procès:  « Comme le geôlier faisait courir le cordon et que lesdits lacets se resserraient, ladite plaignante se mit à dire : « C’est vrai, c’est vrai, c’est vrai ! » À plusieurs reprises elle répéta ces mots susdits, puis déclara : « Voici donc l’anneau de mariage dont tu me fais présent et ce sont là tes promesses ! » 

 Par miracle, ses os résistèrent. 

En l’absence de preuves matérielles, de témoins fiables, la torture relève de l’ordalie. C’est le seul moyen d’établir la vérité. Dieu lui-même donne la force à l’accusé de résister à la douleur, si Dieu l’abandonne et que l'accusé se rétracte, il est est  coupable de mensonge. 

 Le procès d’Artemisia, qu’on devrait plutôt appeler procès d’Agostino a duré neuf mois. Le père d’Artemisia, Orazio Gentileschi, peintre connu à Rome, a déposé plainte pour le viol de sa fille en mai 1611 ; viol qui a eu lieu en vérité un an plus tôt- la jeune fille avait alors 17 ans. Il semblerait que le père n’en ait pas été troublé :  Agostino aurait promis le mariage à sa fille. C'est également un ami, chargé de donner des cours à Artemisia qui, depuis son enfance bénéficie des conseils de son père. Elle commence d’ailleurs à être connue, ce qui fait d’elle une fille qui exerce un métier d’homme, donc une femme qui ne sait pas tenir sa place. 

Mais la situation s’éternise et surtout Orazio accuse Agostino de lui avoir volé  un « grand tableau ». Plainte qu'il associe  obscurément au viol de sa fille qui dit-il, atteint son honneur (il parle évidemment de son honneur à lui, pas de celui de sa fille. Selon le sens commun de l’époque). 

Avant de poursuivre, il est bon de rappeler ce qu’est un viol à cette époque[1].

Le premier point à signaler est que la violence n’est pas particulièrement considérée. Dans une société où elle règne avec constance la violence sexuelle n’est qu’un cas parmi d’autres. L’humiliation ; la honte que ressentira la victime n’ont pas d’existence légale. Seules comptent les preuves matérielles (objets brisés, blessures). La défloration demande à être inspectée et le consentement est par ailleurs au cœur des débats. 

Même si les textes condamnent sévèrement le viol, les accusés, s’ils sont condamnés, bénéficient de peines légères (amendes, bannissement)  qui ne sont pas toujours exécutées. Seuls les viols d’enfants sont poursuivis jusqu’à la peine capitale. Le viol d’une fille impubère est jugé plus condamnable que celui d’une femme. Celui d’une vierge également puisqu’il interdit un mariage honorable à la victime, et financièrement rentable à sa famille. 

Bien sûr, les jeunes filles de familles connues, bourgeoises et surtout aristocrates sont mieux considérées par la justice. Les femmes pauvres sont du gibier pour les violeurs, la société tolérant largement une sexualité que les historiens désignent par sexualité d’attente ou de substitution qui admet que les mâles, poussé par un besoin bien naturel, prennent de force les femmes sans défense (sans une famille puissante).

Dans le cas d’un maître qui viole une servante, le coupable est condamné à la doter pour lui permettre de se marier, ce qui se fait avec un valet de la maisonnée. Des accusés ont pu être innocentés au motif que la victime n’était pas vierge. C’est ce que soutiendra Agostino, qui affirme qu’Artemisia est une fille de mauvaise vie à la une triste réputation.

Et ce fut là un point important dans le procès d’Artemisia. Deux sages-femmes l’examinent en présence des juges, établissent avec force détail qu’elle n’est plus vierge, évidemment. Reste à savoir si cette virginité a été perdue au moment du viol ou plus tôt. 

À la question : "Avait-elle remarqué, après avoir été, selon ses dires, flétrie par contrainte, par le susdit Agostino, l’acte une fois achevé, un saignement des parties honteuses ? Elle répondit : « Au moment où Agostino me violenta, comme je l’ai dit, j’avais mes menstruations. C’est pourquoi je ne puis dire avec certitude à sa Seigneurie si c’est à cause de ce que fit Agostino que ma nature perdait du sang, parce qu’aussi je ne savais pas exactement comment se passaient ces choses-là. Il est bien vrai cependant que je me rendis compte que le sang était plus rouge qu’à l’ordinaire. "

 Artemisia souligne la douleur qu’elle a ressentie et le sang qui a taché les draps, même si elle ne dissimule pas qu’elle avait ses règles en cette période, mais, dit-elle, « le sang était plus rouge ». Enfin, Agostino Pour me calmer il me dit : “ Donnez-moi la main. Je vous promets de vous épouser dès que je serai sorti du labyrinthe dans lequel je me trouve en ce moment. ” À cette bonne promesse je me tranquillisai et c’est à cause de cette promesse qu’il m’a amenée à plusieurs reprises à consentir avec amour à ses désirs. » 

Le labyrinthe dont parle le bel Agostino, c’est sans doute le fait qu’il est déjà marié, avec une Maria qui l’a quitté pour un autre homme. Lequel paye sa tranquillité (la loi de l’honneur oblige Agostino à se venger dans le sang) par une rente qu’il donne régulièrement au mari trompé.

On apprend également qu’il a des relations avec la sœur de sa femme, ce qui, au regard de l’Eglise, constitue un inceste. Ces informations ne contribuent pas à donner une bonne image de ce dernier.

En novembre 1612, Agostino est condamné à cinq ans d’exil, peine qu’il ne fait sans doute pas.

 

Commence alors la deuxième vie d’Artemisia. Elle se marie très vite après le procès – peut-être grâce à une relation influente de son père et le couple se rend à Florence où Orazio entretient de bonnes relations avec les Médicis.

Elle y mènera une vie très libre et surtout elle se donnera à la peinture. Le viol subi nourrira ses tableaux. 

 

L'oeuvre la plus connue est sans doute Judith et Holopherne. Datée de 1612, on peut supposer qu'elle a été commencée à l'époque du procès.

 

Judith et Holopherne 1612

 Judith, voulant venir en aide aux Hébreux pénètre dans le camp des soldats envoyés par le roi de Babylone, Nabuchodonosor II  et séduit leur chef Holopherne, l'enivre, l'égorge et lui coupe la tête pendant son sommeil.  

On sent Artemisia attirée, comme son père d'ailleurs, par le style de Caravavage, puissant, expressif, jouant de forts contrastes d'ombre et de lumière. 

Judith a les traits d'Artemisia et Holopherne ceux d'Agostino. La jeune fille s'est libérée ainsi du traumatisme du viol en retournant la violence contre son agresseur.

On peut voir là ce que la psychanalyse nomme sublimation, c'est-à-dire le détournement d'une pulsion sexuelle qui s'investit dans un domaine socialement valorisé tel l'activité intellectuelle ou artistique. La scène peut être vue comme une castration ( lors du procès Artemisia avait reconnu s'être saisi d'un couteau, mais n'avait pas eu la force d'accomplir son geste).

 

Danaé 1612

 

Un deuxième tableau est intéressant pour se livre au pychologue amateur. Il s'agit du mythe de Danaé.

Une prophétie a annoncé au roi d'Argos que le fils qu'aurait sa fille le tuerait. Il enferme donc Danaé à double tour. Mais c'est compter sans la ruse de Zeus, amoureux de la belle qui la pénètre sous la forme d'une pluis d'or. Le fils qui naîtra de cette union tuera en effet le papy (en le pétrifiant avec le regard  de Méduse). 

On notera trois points : que Persée coupe la tête de Méduse comme Judith avait coupé celle d'Holopherne ; que le tableau est également daté de 1612; que c'est la servante qui recueille l'or, contrairement à la tradition pictrale qui présente l'or inondant le bas-ventre de Danaé.

Danaé est nue, livrée au désir de Zeus. Elle est prisonnière de son père et livré à son divin violeur et c'est la servante qui recueille le sperme doré ! 

Artemisia  a bien été confiée par son père à Agostino qui a pris sur elle l'ascendant du maître. Dira-t-on que le père l'a livrée à son violeur ? et qu'il mériterait le sort d'Holopherne?

La servante, Tuzia, qui a introduit Agostino dans la chambre d'Artemisia est ensuite rapidement partie malgré les cris de sa maîtresse, selon les actes du procès. Elle s'est peut-être laissée corrompre par Agostino et en a retiré un bénéfice, ce que suggère le tableau. 

 

 Dès 1616, à 23 ans, elle sera la première femme admise à l’Académie de dessin de Florence. Elle voyage beaucoup : Venise, Londres, Naples. Elle est désormais un peintre reconnu et fréquente les humanistes et des scientifiques comme Galilée. On perd sa trace à Naples où elle meurt  vers 1652. On ignore les causes exactes de sa mort.

 

 

Voir:

 Actes d’un procès pour viol.  Edition des femmes, 1984

 

 



[1]Faute de documents sur la situation en Italie, je me fonde sur ce que rapporte Robert Muchembled dans son Histoire du viol sur les procès en France sous l’Ancien Régime.