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Un féministe chrétien en l'an I

Compte-rendu du livre de Christine Pedotti : Jésus, l’homme qui préférait les femmes, Albin Michel, 2018.  

 

 Christine Pedotti se livre à une nouvelle lecture des Evangiles. 

On ne trouvera pas dans son étude une remise en question de la réalité historique du Christ ni des événements rapportés qui sont tenus pour parole d’évangile (désolé de ce mauvais jeu de mots).

Par contre, elle se livre à un parallèle entre l’attitude du Christ envers les femmes et ce qu’en rapporte la tradition catholique. Le constat est particulièrement sévère pour l’institution romaine.

Le livre de C. Pedotti abonde en références précises aux quatre évangiles. Je n’en fais pas mention ici pour alléger le compte-rendu. Je propose de passer en revue quelques personnages féminins...

 

 

L’Eglise et les femmes

 

Points de départ dans l’Ancien Testament : Eve est seconde, créée après Adam et à partir de lui. Par ailleurs, elle est la cause du Mal, puisqu’elle a incité Adam au péché. 

 Les femmes ne comptent pas, et … ne se comptent pas : au moment de l’épisode de la multiplication des pains, on peut lire : « Ceux qui mangèrent étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants ». En effet, comme d’autres biens meubles, elles appartiennent à un homme, père ou époux, qui eux seuls méritent d’être dénombrés.

 Légalement, leur témoignage ne vaut rien… Fait d’autant plus lourd de sens que les femmes dans les évangiles ne cessent de témoigner de leur foi dans le message christique.

Paul aura tôt fait de les renvoyer à leurs tâches ménagères : « Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis de prendre la parole » (Première lettre aux Corinthiens).

 Le rôle de la femme est simple. Jean-Paul II affirme que la « personnalité féminine » se réalise selon « deux dimensions particulières…  la virginité et la maternité ». 

Marie, est évidemment le modèle absolu de ces deux exigences contradictoires et impossibles pour la commune mortelle ! 

 

La maternité à la lecture des évangiles

 

Si la maternité est un devoir pour toutes les femmes, -qui en tire un certain statut social sans lequel elles sont répudiées-  en revanche Marie, mère du Christ, n’est parfois jamais nommée (évangile de Jean) ou alors évoquée rapidement sous l’expression neutre « la mère de l’enfant ». Dans l’évangile de Matthieu, elle est pratiquement absente ou muette, à tel point que l’Annonciation est faite à Joseph !  

 Dans les évangiles, Jésus ne magnifie jamais la fonction maternelle. A une femme qui l’interpelle : « Heureuses les entrailles qui t’ont porté ! » (évangile de Luc), il répond : « heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu ». 

En montant au supplice, il aura ses mots : « Filles de Jérusalem ! Ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants car voici venir des jours où l’on dira : Heureuses les femmes stériles, les entrailles qui n’ont pas enfanté […] ».

 Aux noces de Cana, Marie signale à son fils que le vin va manquer et s’attire cette remarque : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore arrivée. A la fin du récit, sur la croix, il s’adresse à sa mère, auprès de laquelle se tient un disciple » : « Femme voici ton fils », puis au disciple : « Voici ta mère ». Plus tard, au moment de la résurrection, il dira à Marie-Madeleine : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu ». 

En d’autres termes, la maternité charnelle, quasiment sanctifiée par les traditions de l’Eglise, a moins d’importance que la fraternité spirituelle qui unit hommes et femmes dans la même foi. 

 

Un homme bien maternel

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Curieusement, un personnage a une attitude très maternelle par rapport à son fils dont il s’inquiète et dont il accueille le retour avec joie et soulagement. Et ce personnage est un homme ! le père du fils prodigue à propos duquel C. Pedotti signale que cet épisode nommé « parabole de la miséricorde » est désigné par le mot hébreu rahamim, qui a deux sens, miséricordeet … utérus… « Le père (ou Père) miséricordieux est bien celui qui laisse parler son utérus » (C. Pedotti ). On ne saurait mieux dire que masculin et féminin s’accordent.

 

 

Marthe et Marie

Jésus et ses compagnons sont accueillis chez Marthe et sa sœur Marie. Marthe s’affaire pour bien

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recevoir ses hôtes, la cadette s’assoit aux pieds de Jésus et l’écoute. Lassée d’accomplir seule les tâches ménagères, Marthe se plaint de la paresse de Marie. Et s’attire ces paroles de Jésus : « Tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; […] pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part. Elle ne lui sera pas enlevée. »

C’est ici le fondement de la vie de contemplation et de réflexion, de la vie monastique … initié par une femme. Femme qui par ailleurs n’est pas éternellement vouée au service ménager.

 

 La pécheresse chez Simon

 Simon, pharisien pieux a invité un groupe d’amis ainsi que Jésus pour interroger celui-ci sur quelques

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points de doctrine afin de savoir quelles étaient ses connaissances et qui avait été son maître. Le repas commence, surgit alors une femme, une prostituée, qui se prosterne devant Jésus, verse tout en pleurant le contenu d’un flacon de parfum sur ses pieds. 

Stupeur de l’assistance. Jésus dit alors à Simon, indigné, que cette femme lui a lavé les pieds, les a inondés de ses larmes, les a séchés de ses cheveux … car celui qui a beaucoup à se faire pardonner montre plus d’amour. « Tes péchés sont effacés », dit-il à l’inconnue. 

 

Le lavement des pieds, initié par la pécheresse sera repris par Jésus, lors du dernier repas avec les disciples dont il lave les pieds et, devant leur étonnement, déclare : « Je vous le dis, l’esclave n’est pas plus grand que son maître ».

 

La femme de Béthanie, au parfum luxueux

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Dans les évangiles de Marc et de Matthieu une femme anonyme qu’on désigne sous le nom de femme

de Béthanie, lieu proche de Jérusalem, mais que l’évangile de Jean désigne comme Marie, sœur de Marthe et de Lazare, s’approche du Christ et dans un geste comparable à celui de la pécheresse vue chez Simon, verse sur sa tête le contenu d’un parfum rare et coûteux. Les disciples sont outrés : il aurait pu servir à venir en aide à de nombreux pauvres. Jésus a alors ces mots : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait. En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamé cet évangile, dans le monde entier, on redira aussi à sa mémoire, ce qu’elle vient de faire ».

Les Hébreux répandaient des aromates autour du corps avant de l’ensevelir. La femme de Béthanie, prophétiquement annonce la mort du Christ et en même temps la Bonne Nouvelle (sens du mot Evangile) de sa résurrection : les parfums ne pourront embaumer le corps du Christ qui a disparu de son tombeau. 

Enfin l’onction est un geste chrétien important qui préside à l’ordination des prêtres et des évêques. 

 

 Marie de Magdala  (appelée aussi Marie Madeleine, Madeleine, la Magdaléenne) 

 Marie de Magdala (Magdala est un village près du lac de Tibériade) suit Jésus avec d’autres femmes

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dans son périple missionnaire, assiste à la crucifixion. Mais surtout elle est celle qui, la première, constate que le tombeau où doit reposer le corps est vide et voit Jésus ressuscité, qu’elle prend pour le jardinier (référence possible au jardin d’Eden).

 C.Pedotti signale le procédé romanesque dont use l’évangile de Jean. Le lecteur sait que Jésus se tient près d’elle mais Madeleine ne le reconnaît pas. Madeleine pleure et demande où il a mis le corps. Le lecteur s’attend à ce que le Christ lui réponde en révélant son identité (dans la Bible, Joseph s’était révélé en disant : « C’est moi, Joseph, votre frère »), or le Christ répond par ce seul mot : « Marie ». 

Celle-ci s’s’exclame : « Rabbouni ! » qui est un diminutif affectueux pour « rabbin, maître » puis il ajoute, selon la traduction du texte latin (Noli me tangere) « Ne me touche pas » Mais on peut aussi lire (selon la traduction grecque : « Ne me retiens pas  ainsi car je ne suis pas encore monté vers le Père ». 

Il s’agit plus d’une supplique que d’un ordre, dit C. Pedotti : « cette lecture n’a pas été retenue par la tradition ancienne. Quel Père de l’Eglise aurait pu penser qu’une femme puisse retenir Jésus et que la séparation d’avec celle-ci puisse être un déchirement ? ».

 

Madeleine va donc devenir la messagère du Christ, littéralement un apôtre avec cette mission de répandre la nouvelle de la résurrection, en particulier aux douze apôtres qui ont fui au moment de la crucifixion. 

Evidemment, personne ne la croit : les femmes sont les pires témoins qu’on puisse imaginer à cette époque :  elles ne peuvent colporter que des racontars ! 

 De Marie de Magdala on sait seulement que Jésus l’a délivrée de sept démons qui la tourmentaient ; mais la tradition concentre en elle deux personnages. Tout d’abord, la femme anonyme chez Simon -bien que rien dans les textes n’indique que Madeleine soit une prostituée. 

Puis, deuxième embrouillement, la femme de Béthanie qui verse du parfum sur la tête du Christ et rappelle ainsi le geste du premier personnage. La confusions’opère d’autant mieux que la femme de Béthanie est appelée Marie par l’évangile de Jean et que Marc et Matthieu situent cet épisode dans la maison de Simon le lépreux, qui a le même nom que le pharisien Simon ! 

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La tradition catholique produira des centaines de tableaux montrant pour le plus grand plaisir des admirateurs une femme très belle et très dénudée aux pieds du Chr

ist, et une Madeleine chez Simon le pharisien…  dont les textes ne mentionnent pas la présencmarie-madeleine-pénitente-valentin-de-boulognee. 

La confusion établie au VIIème siècle par le pape Grégoire le Grand a pour effet de dévaloriser « l’apôtre des apôtres », qui apporte à tous la Bonne Nouvelle et d’en faire une prostituée. Au passage, Marie de Béthanie disparaît des mémoires.

 

Deux millénaires plus tard, en 2016, le pape François établit que la fête de Marie-Madeleine, le 22 juillet, doit être célébrée avec la même dignité que celle les apôtres : 

 

Trois femmes dans le silence de l’humilité

 La veuve du Temple

Assis sous la colonnade du Temple, Jésus assiste au défilé des croyants déposant leur don. Certains le

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font avec hauteur clamant leur nom et la somme déposée. Une femme âgée murmure quelques mots, une veuve sans doute qui avait honte de donner deux pauvres sous au Temple. 

Jésus la donne en exemple. Elle a mis non son superflu mais « tout ce qu’elle avait pour vivre ».  Humble parmi les humbles, la femme, veuve ou répudiée, si elle ne peut se trouver un autre maître est vouée à la mendicité ou à la prostitution. C’est vers elle que se porte le regard du Christ.

 

 

 

 

 

 

 

La veuve dont Jésus ressuscite le fils

 Approchant de la ville de Naïn, Jésus et ses compagnons croise un cortège funèbre, la mère dans la douleur est silencieuse, ne prête attention à rien. Jésus s’approche : « Ne pleure pas » dit-il à la femme. Puis il pose la main sur le linceul et le jeune homme se lève, vivant.

 

 La femme courbée, « fille d’Abraham »

 

courbée james tissotDans une synagogue, Jésus est invité à conduire l’enseignement des fidèles. Son regard est attiré par une femme courbée vers le sol, souffrant de cette maladie /malédiction depuis de nombreuses années. Jésus la délivre de son mal. Le chef de la Synagogue ironise : il faut que tu attendes le jour du shabbat pour guérir cette femme ? 

La loi interdit en effet tout travail en ce jour saint. La réplique est incisive : la Bible, dit Jésus, permet au paysan de mener son troupeau boire ce jour-là et une « fille d’Abraham que Satan a liée depuis dix-huit ans, il aurait fallu ne pas la délier le jour du shabbat ! »

Aucun commentateur, dit C. Pedotti n’a remarqué depuis vingt siècles, que si l’expression « fils d’Abraham » est très répandue, par contre la « fille d’Abraham est absente des textes, à la mesure de son inexistence sociale. Elle fait désormais partie de la famille, si l'on peut dire, comme les hommes.

 

 

 

Deux étrangères

 La Cananéenne 

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 Dans une région éloignée de Jérusalem, Jésus fait étape. Une femme demande à le voir, sa fille est malade ; elle demande du secours. Elle insiste. Jésus repousse cette étrangère : « Je suis venue pour les brebis perdues de la maison d’Israël » et il ajoute : « Il n’est pas bon de jeter le pain des enfants aux petits chiens ». « Les petits chiens ne mangent-ils pas les miettes tombées de la table des maîtres ? » Jésus voit alors la foi de cette femme et guérit sa fille.

Etrange scène qui donne l’impression que la Cananéenne ouvre les yeux du Christ et élargit sa mission -réservée au peuple élu- à l’ensemble de l’humanité.

 

La Samaritaine au puits de Jacob

 Au plus chaud de la journée, Jésus est assis à l’ombre d’un puits. Arrive une femme fardée comme une

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prostituée. Elle n’a pas voulu subir les quolibets habituels et vient sous la chaleur, sûre d’être seule. Etrangement, une conversation théologique s’engage. Où faut-il prier demande la femme de Samarie, à Jérusalem ou sur le mont Garizim comme le font les Samaritains ? « En esprit et en vérité » lui est-il répondu. – « Et le Messie que l’on attend ? » ; « C’est moi celui qui te parle ». La Samaritaine retourne en courant ver la ville pour annoncer la venue du Messie. 

Ainsi la courtisane est digne de dialoguer avec le Messie qui abolit décidément toutes les convenances sociales tout en ignorant délibérément les préjugés ancestraux puisque les Samaritains étaient jugés hérétiques, s’étant métissés avec les colons assyriens au VIIème siècle.

 

 

 

Deux femmes humiliées

La femme adultère

Aux pieds de Jésus un groupe d’hommes vient de jeter une femme qu’ils accusent d’adultère. Ils

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demandent à Jésus son avis : doit-elle, comme le veut la loi de Moïse, être lapidée ? La lapidation n’est plus vraiment appliquée à cette époque. Mais ils veulent l’avis de Jésus pour le mettre en défaut par rapport à la tradition. La réponse est bien connue : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre ! » 

Cette scène qui a trait à la sexualité, a été jugée si choquante qu’elle a été omise des premiers manuscrits.

 

 

La femme aux pertes de sang 

 

femme sang catacombes romeLes règles de la femme font d’elle chaque mois une pestiférée qui rend impur tout ce qu’elle touche. La « femme aux pertes de sang » est continuellement dans cet état qui lui interdit t

oute vie familiale et sociale. Elle suit Jésus dans la foule et parvient à toucher la frange de son vêtement. Immédiatement, elle a compris qu’elle était guérie. Personne ne s’était aperçu de son geste. Sauf Jésus qui s’adresse à elle : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix. » L’expression « ma fille » n’est jamais utilisée par le Christ. Sans gêne, Jésus guérit la femme au plus profond de son intimité, néglige sa prétendue impureté.

 

 

 

 

Résumons.

La femme - ouvre à la contemplation (Marie, soeur de Marthe),

- initie les rituels du lavement des pieds, de l’onction de l’huile sainte,

- est digne en dépit de sa  … féminité ( la femme aux pertes de sang), quel que soit son statut social ( la prostituée, la pauvreté des veuves), son origine ( la Samaritaine), sa sexualité ( la femme adultère)

- devient l’égale de l’homme ( la fille d’Abraham),

- ouvre le message à l’universel ( la Cananéenne)

- est le premier témoin de la résurrection, « l’apôtre des apôtres » ( Madeleine)

 

Michel Ange Pietà Basilique saint Pierre

Seule, la Mère peut toucher son fils. En opposition avec les textes, la tradition va inventer, à partir du XIIIème siècle, une scène qui n’apparaît nulle part dans les évangiles : la scène de la Pietà, où Marie recueille son fils après la déposition et le tient dans ses bras. En effet, elle n’est pas présente à ce moment (c’est Joseph d’Arimathie qui se charge de donner une sépulture digne au crucifié). 

La Mère-Vierge ne prédispose à aucune corruption de l’imaginaire et efface la sensualité du contact des corps.

 

 

Et les femmes ne peuvent devenir prêtres, s’insurge C. Pedotti, au prétexte que pour représenter le Christ, il faut comme lui, être homme. Comme si, ajoute-elle, les septuagénaires vacillants qui claudiquent le long des couloirs du Vatican avaient l’ombre d’une ressemblance avec le Galiléen, mince et robuste qui mène sa troupe à longues enjambées !

 

L’Eglise catholique soutient que les Douze qui entourent le Christ sont des hommes. Les textes ne disent pas le contraire ; mais ils s’inscrivent dans une tradition : ces hommes représentent les douze fils de Jacob qui ont donné naissance aux douze tribus d’Israël. Ce sont des représentants du peuple pas les prêtres d’un clergé que le Christ n’a jamais constitué, que les premières communautés chrétiennes ignoraient et qui ne prendra réalité qu’au cours du IIème siècle.

 

Ainsi, les douze hommes juifs qui entourent le Christ ont produit des milliers de prêtres… qui ne sont plus ni douze, ni juifs… 

Par contre, l’Eglise a toujours tenu ferme sur ce rocher de certitude : ce ne sont pas des FEMMES ! 

 

 

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Remarque:  C.Pedotti n'est pas responsable des illustrations.