Vermeer L'entremetteuse

Femmes en lutte   Saison 1

XVIIème s. Prise de parole, soif de culture, affirmation du désir.

 

Episode 1.  Un fond de scène érotico-cochon !

 

Un lieu :  la Place Royale

 Il faut, un moment s’attarder sur un lieu connu aujourd’hui sous le nom de Place des Vosges dans le quartier du Marais, dans le troisième arrondissement de Paris. Cet espace était un espace rénové récemment, mais déjà à la mode. 

La mort brutale d’Henri II, en 1559, lors d’un tournoi rue Saint-Antoine fit que sa veuve, Catherine de Médicis prit en horreur le vieux palais des Tournelles et s’installa au Louvre. Le palais et les dépendances furent laissés à l’abandon avant d’être démolis. 

 

place royale

Dans le parc, au milieu des ruines, vint s’établir un important marché aux che­vau­x où se négociaient chaque semaine mille à deux mille bêtes. Maquignons, ache­teurs et curieux formaient une foule constante et bigarrée et la place menaçait de devenir une cour des miracles avec son cortège de voleurs et de prostituées. Rappelons que , contrairement à notre époque, les milieux sociaux se côtoient dans les mêmes quartiers. 

 La place, encadrée de neuf pavillons sur chaque côté, ouvrant sur des galeries couvertes, fut inaugurée en 1612. En 1639, la statue équestre de Louis XIII, placée au centre du parc, complèta le décor des scènes dramatiques, rocambolesques ou érotiques qui vont s’y jouer. 

La grande bourgeoisie, les financiers, la noblesse de robe et d’épée occupèrent avec empressement les trente-six pavillons de la place dominée au nord et au sud par les pavillons de la reine et du roi. 

Les fêtes princières n’étaient pas les seuls divertissements que se donnaient les occupants de la place depuis leurs balcons. Malgré les édits royaux, les duels étaient fréquents sous les arcades. On assistait alors à de véritables batailles rangées qu’agrémentaient les torches que chaque combattant tenait dans une main. 

D’autres plaisirs, moins sanglants attiraient une population qui aimait à se frotter au luxe et à se fournir en soieries et produits divers vendus sous les arcades de la place. 

Population très mélangée où l’on trouvait des coupeurs de bourse, des escrocs aux talents divers, des prostituées, des tripots comme la célèbre «Académie de jeu»  tenue par la Blondeau dans laquelle le contrôleur des Finances Gallet perdit sa fortune estimée à « douze cents mille livres »[1].

 Les mœurs étaient bien libres, Place Royale. Tallemant[2] rapporte cette anecdote : le duc de Candale ayant

GedeonTallemantdesRéaux

trouvé un jour un de ses soldats « couché avec une garce dans la Place Royale », lui proposa un écu d’or s’il voulait « la baiser le lendemain, en plein midi ».

 Ce qui fut fait. 

Candale et ses amis avaient pris soin de faire grand bruit et « toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et virent ce beau spectacle ».

Il apparut nécessaire de policer le quartier et le lieutenant civil fit « défense à toutes les filles et femmes de mauvaise vie, laquais, fainéants et vagabonds de se tenir sous les galeries de la Place Royale.  

L’interdiction eut peu d’effet. 

 La place royale était le paradis du luxe et de la luxure. Deux femmes à la vie tourmentée illustrent bien cette époque.

 

Les reines de la Place

 

marion

Marion de Lorme, par sa naissance[3], en 1613, dans une famille aisée de la petite noblesse, aurait pu faire un riche mariage. Mais son tempérament la conduisit à un autre destin qui la mena à être la première grande courtisane du royaume.

Grâce à l’aisance familiale, elle habitait avec sa mère –qui s’était résignée à son mode de vie- un pavillon de la Place royale, le numéro 11 actuel.

Elle y recevait volontiers la jeune Ninon de Lenclos, de dix ans sa cadette, à qui elle prodiguait les conseils

Ninon de Lenclosd’une femme arrivée. Les hasards de l’amour les rendirent parfois rivales sans que leur amitié en souffrît.

Les contemporains ont rendu hommage aux deux femmes, véritables princesses du Marais, tout en les distinguant soigneusement. Marion, disait-on est « vive, spirituelle et amusante » ; Ninon a « le génie étendu, élevé, noble d’un vrai philosophe ». Marion chagrinait et éloignait ses amants par ses infidélités. Mais il était impossible de quitter Ninon tant on était séduit par sa voix, ses yeux moqueurs, son sourire, ses attitudes, la grâce de ses mouvements… 

Bref, elle était moins belle que Marion, bombe qui coupait le souffle, mais elle irradiait d’un charme indéfinissable.Rappelons tout d’abord un certain état d’esprit qui traverse le siècle. Les guerres de religion se terminent avec l’Édit de Nantes et l’avènement d’Henri IV. La paix est revenue, mais les relations entre les hommes et les femmes restent ce sont : brutales.Le roi, comme les Gascons qui l’accompagnent, ont la réputation justifiée de galanterie expéditive. 

 

 Plaisirs de cette belle époque

Grivoiserie, gauloiserie, grossièreté…on choisira le terme qui convient pour caractériser certains aspects de ce siècle. 

Pour juger, voici quelques scènes. Jean Héroard, médecin du roi, note que le futur Louis XIII a pris l’habitude de certains des familiers d’Henri IV : taper les fesses des servantes, soulever les jupes des dames… L’enfant s’amuse aussi à sortir son zizi et le faire embrasser par les courtisans présents au dîner du roi, son père. 

Les spectacles sont aussi forts en goût : dans un ballet, un ramoneur, joué par un gentilhomme, chante : 

« Recevez-moi chez vous, 

J’y trouverai peut-être

Quelques trous à boucher. »

Rappel: on est à la Cour, en présence du roi, de la reine et des princesses…

Bussy-Rabutin, dans son Histoire amoureuse des Gaules, (1665), ouvrage qui lui valut d’être embastillé puis exilé par Louis XIV, présente dès le début de son récit,  certaines femmes de la Cour qui pour ne pas «languir dans l’oisiveté »  n’hésitent pas à se jeter au cou de ceux qu’elles désirent. Ainsi Mme d’Olonnes à qui un prétendant fait la cour et dont le succès est évidemment assuré, précise avec délicatesse Bussy-Rabutin, puisque les charmes de la dame ont accompli « deux ans durant tous les souhaits de toute la cour». 

Tallemant évoque dans son chapitre  Mauvaises habitudes en parlant  ce tic de l’évêque de Chalons qui  mettait « Monsieur » partout, et disait par exemple en hélant un valet : « Hé ! Apportez du papier pour torcher Monsieur mon cul ! »

Et même le « grand Corneille », à la mine sévère, est dans la disposition de l’époque. Il est amoureux de la célèbre comédienne de Molière avant d’être celle de Racine –et la maîtresse de l’un et de l’autre- Marquise Du Parc. Mais il a 52 ans et craint, lui avoue-t-il, si, par extraordinaire, elle cède, de ne pouvoir assumer le féminin désir et d’en faire « guère en beaucoup de temps » : 

 

Il faut donc que je m’évertue. 

Que je me débatte et remue,

Que je pousse de tout mon mieux.

Dussé-je en crever à vos yeux,

Aux grands coups on voit les grands hommes. »

 

 On imagine la tête de Chimène à ce genre de discours …

Poursuivons par une scène qui montre bien que les relations sexuelles valent peut-être moins pour elles-mêmes que pour le plaisir qu’on peut en tirer à les raconter aux concurrents. C’est à nouveau Tallemant qui raconte : Le duc de Guise a recherché une dame fort longtemps. Il est enfin couché avec elle. Mais au matin, elle le sent fébrile : « il avait de l’inquiétude, et ne faisait que se tourner de côté et d’autre ; elle lui demanda ce qu’il avait : C’est, dit-il, que je voudrais déjà être levé pour l’aller dire ».

Une dernière anecdote avant l'épisode 2 : Dans un dîner, choqué par le décolleté généreux d’une des convives, Louis XIII crache sur sa poitrine.  

 

SAISON 1. EPISODE 2 : Des femmes, des hommes, des sentiments, de la culture 

 



[1]Tallemant des Réaux, Historiettes, article Joueurs. Gallet emprunta à sa fille des bijoux qu’il lui avait offerts. Il les perdit au jeu. Et lui rendit de fausses parures.

[2]Tallemant des Réaux (1619-1692) est un informateur essentiel pour l’histoire du XVIIème siècle. D’Henri IV à Mme de Maintenon, nul n’échappe à ses récits vifs et mordants. 

[3]Elle est née en 1613, rue des Trois-Pavillons, où naquit également Ninon de Lenclos.