Lilith_(John_Collier_1892

           21 Lilith, Eve, Pandora

          La maudite, la soumise, la garce :

          Mesdames, choisissez votre destin !

 

Les traditions méditerranéennes proposent trois modèles de femmes. 

Pas n’importe lesquelles. Ce sont les premièresfemmes dans chacune des cultures considérées : les traditions juive et chrétienne, la mythologie grecque.

 

 

 

LILITH

 Curieux personnage de la tradition biblique qui reste anonyme pendant des siècles puis reçoit un nom d’origine mésopotamienne. 

 Son acte de naissance se trouve dans la Genèse. Dieu a l’intention de peupler la Terre. 

« Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. […]

Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme.

Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. » (chapitre 1 ; versets 26-29)

 On ne peut manquer d’être étonné par cette création qui mêlant singulier et pluriel  assimile d’abord l’être créé à l’homme puis, dans la même phrase, à un être qui peut être androgyne, à la fois homme et femme ou bien constitué de deux personnes distinctes -auquel cas, les deux individus ne sont plus, comme dit le texte, à l’image de Dieu qui est un être unique….

 Cette première femme disparaît du texte sacré sans un mot, comme s’il s’agissait d’une erreur qu’il faut vite oublier, et ne sera évoquée  sous la dénomination de « démon de la nuit » que dans un passage du Livre d’Isaïe (34,14) où le texte décrit la destruction d’Edom :

 « 14 Les chats sauvages y côtoieront les hyènes, les boucs s’appelleront l’un l’auLa tradition juive – Talmud

Richard_Westall_-_Faust_and_Lilith 1831

et Kabbale, entre autres, lui donnera le nom de Lilith[1]. Elle y apparaît comme un succube[2], quittant le Paradis  pour avoir refusé d’obéir à son époux qu’elle considérait comme son égal puisqu’ils avaient été conçus tous deux dans le même geste divin. 

Son insoumission se traduit en particulier par le refus de la position qu’on nommera bien plus tard « missionnaire » : « Lilith quitta Adam parce qu’elle n’avait pas envie de se coucher sous lui lors des rapports conjugaux : elle se sentait son égale[3] ».

Elle se réfugie auprès du diable qu’elle épouse et refuse de suivre les anges que Dieu lui a envoyés pour la ramener auprès de son homme. 

Elle leur dit : « Laissez-moi car je n’ai été créée que pour faire du mal aux nouveaux-nés » (<Légende de Ben Sira).

 

 Ses caractéristiques sont bien définies par une spécialiste des religions  : « Lilith est une dévoreuse de sperme incitant l’homme par ses séductions nocturnes à l’onanisme. De cette procréation démoniaque sont façonnés des démons : la semence expulsée à terre ou déversée dans l’antre buccale de Lilith engendre des monstres ».

 La figure de Lilith a connu une renommée tardive et universelle dans les milieux féministes et lesbiens qui revendiquent sa rebellion

Ce qui prime dans cette légende étouffée par les orthodoxies religieuses, c’est l’idée que le masculin et le féminin ont été liés à l’origine et que la séparation des sexes ne s’est produite que dans un second temps que l’on va évoquer avec le personnage d’Eve.

 

EVE

Lucas_Cranach_1538_(Toronto)

Revenons à la Bible. Au chapitre 2, Dieu qui -rappelons-le vient de créer dans le premier chapitre un être hybride, androgyne- avertit l’homme de ses droits et devoirs :

« 16 Le Seigneur Dieu donna à l’homme cet ordre : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ;

17 mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

 On soulignera fermement que c’est à l’homme qu’il s’adresse et que c’est celui-ci qui reçoit cette interdiction et non pas la femme qui visiblement n’est pas encore créée comme être indépendant. 

 C’est à ce moment seulement que Dieu  conçoit le projet de lui fabriquer une compagne.

 18 Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. »

21 Alors le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux, et l’homme s’endormit. Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place.

22 Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme.

23 L’homme dit alors : « Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme [en  hébreu : Isha], elle qui fut tirée de l’homme [Ish]. »

 

L’homme est satisfait de cette deuxième création de la femme qui « cette fois-ci », dit-il, est tirée de sa chair. 

Ce qui sous-entend que la première était d’une origine différente.

 

Cet épisode de la création d’Eve -c’est bien d’elle qu’il s’agit, même si ni Adam ni n’ont encore été nommés, a fait couler beaucoup d’encre. 

Le fond du problème porte sur le mot « côte » qui se dit « tzela » en hébreu.

Habituellement, ce mot est traduit dans la Bible par « côté » et non par « côte ». 

Enorme différence ! 

Ou bien Dieu a créé la femme à partir d’un os quelconque du squelette d’Adam, ce qui justifierait la nature subalterne de la femme maintenue dans de nombreuses traditions (les commentaires islamiques retiennent même qu’elle a été créée à partir de la « plus petite côte »).

Delphine Horvilleur développe une autre hypothèse. C’est bien un côté d’Adam qui est devenu femme. Il y

Masaccio,_The_Expulsion 1425

a eu séparation « d’un être originel androgyne dorénavant coupé en deux ». Séparation qui expliquerait le phénomène amoureux qui pousse, selon Platon, les êtres « en quête désespérée  de l’autre moitié ». Freud, dansMalaise dans la civilisation évoquera l’individu comme un animal à prédisposition bisexuelle sans équivoque. L’individu correspond à une fusion de deux moitiés symétriques ».

 Bref, Eve, contrairement à Lilith, acceptera sans doute toutes les positions que la fantaisie de son maître et époux voudra bien lui imposer. Et à l’opposé de Lilith qui dévore les enfants, elle obéira à l’injonction divine de croître et de multiplier les bambins. Elle sera la « mère de l’humanité ». 

 

On notera bien que, au chapitre 2, verset 17, c’est à l’homme que Dieu interdit de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Eve n’est créée qu’au verset  22.

Malgré tout,  elle enfantera dans la douleur pour avoir enfreint un interdit qu’elle ne pouvait avoir entendu ! 

 

L’homme et la femme sont nommés Adam et Eve tardivement, bien après leur création. 

Eve est nommée dans le chapitre 3, verset 20 : « L’homme appela sa femme Eve parce qu’elle fut la mère de tous les vivants » [eve= vie en hébreu]. Le verset 1 du chapitre 4 met immédiatement en pratique la nomination de la femme : « L’homme connut Eve, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn ». 

Le nom d’Adam apparaît au verset 25 dans la même situation : « Adam connut sa femme ; elle enfanta un fils et lui donna le nom de Seth ». 

 Tous les deux acquièrent leur identité l’un par l’acte sexuel, l’autre par l’enfantement.

Et tout est joué. Le destin de chacun est tracé.

 

 

PANDORA

                                                             

 Au calme feutré qu’on imagine régner au jardin d’Eden où se règle le sort de Lilith et d’’Eve s’oppose la furia qui agite les hommes et les dieux du monde grec quand Pandora, la premiière femme,  apparaît.

 La source essentielle provient de la Théog
onied’Hésiode, au VIIème siècle avant notre ère. 

Avant Pandora, n’existaient que des hommes qui vivaient en bonne entente avec les dieux. Pas de naissance, donc ; ni de mort. Une éternelle joie de vivre régnait où l’on se rassasiait gratuitrment de tout ! 

 Malgré tout, une lutte, longue et violente, avait opposé Zeus aux Titans. Zeus  gagne sa suprématie sur l’ensemble des dieux qui ont chacun une fonction( Aphrodite se dédie à l’amour, Neptune est maître des flots, Hadès est celui de l’Enfer, etc.  Bref, l’ordre règne sur l’Olympe et l’harmonie (en grec, le Cosmos) règne dans l’univers. Mais la place des hommes demande à être bien délimitée. 

 Ils sont trop négligeables pour qu’on s’en débarrasse par une guerre. Mais cette promiscuité des hommes et des dieux fait un peu désordre. 

Zeus charge Prométhée de régler ce problème. 

Prométhée est un dieu secondaire par rapport aux grands Olympiens tels Zeus, Athéna, Héphaïstos,… Il est particulièrement intelligent de cette intelligence pratique -la ruse- qui caractérise Ulysse et même Zeus[4]. Il éprouve de la  sympathie pour les hommes, peut-être parce que lui-même, comme Titan est du clan des vaincus et que la faiblesse des hommes le touche. 

Il va tenter par deu

x fois de leur venir en aide, notamment en volant le feu sacré de Zeus pour le donner aux hommes. Ces tentatives le mèneront à sa perte et provoqueront l’éloignement et la détresse du genre humain.  

 Zeus est furieux et prépare sa vengeance qui apportera aux hommes, dit Hésiode,  un «malheur resplendissant ». 

Héphaïstos sera chargé de modeler une jeune fille au corps sublime, Aphrodite, Athéna s’affairent pour lui donner la beauté, l’intelligence, le charme absolu. Hermès, dieu des voleurs, des prostituées… et des orateurs lui donne l’art du mensonge. On la revêt de voiles somptueux, de bijoux resplendissants. 

                                        

pandore-cratere- IVème s avant notre ère

Elle se nommera Pandora puisqu’elle est le cadeau (grec : doron) que font tous (pan) les dieux aux hommes.

 Zeus envoie cette femme à Epiméthée, le frère de Prométhée. Il est temps de rappeler que Prométhée veut dire en grec « celui qui utilise son intelligence – sa metis-  à temps, avant d’agir », tandis que son frère est celui qui pense avec un temps de retard. Il a beau être prévenu, il succombe à la séduction de Pandora et l’épouse.

 

Installée dans la demeure de son époux, Pandora exécute l’ordre donné par Zeus : elle soulève le couvercle

Pandora_-_John_William_Waterhouse

de la jarre qu’il lui a donné puis le referme rapidement. En un instant, les tempêtes, la sécheresse, les accidents, les maladies, la mort…se répandent parmi les hommes qui ignoraient ces malheurs et sont désormais séparés des dieux immortels. Ils mourront et leurs enfants peineront comme eux pour assurer leur subsistance. 

Au fond de la jarre est restée enfermé l’espoir. Désormais l’homme vivra dans l’incertitude des événements et des conséquences de ses actes. Plus malheureux que les animaux qui vivent dans le présent ou que les Immortels qui ont tout et n’ont rien à espérer.

 Elle est présentée comme le modèle de la femme à venir. Insatiable, sur tous les plans : « elle dessèche l’homme sans le brûler » dit Hésiode, le consume comme le feu volé par Prométhée. Son ardeur est toujours renouvelée et l’homme s’épuise à la satisfaire.

Crainte éternelle qui perdure dans les traités médicaux du XIXème siècle, notamment dans la Petite Bible des jeunes époux   du Dr Montalban publié avec grand succès en 1885 dans lequel il se préoccupe de la « gestion spermatique » du mari et incite celui-ci à prêcher la modération à son épouse lubrique.

Les dictons populaires témoignent de la vitalité de cette inquiétude, tel celui-ci : "Au bon coq il faut 7 poules, à une bonne femme il faut 7 hommes".

 

Elle consomme aussi les biens du couple, réclame sans cesse des nouveautés pour paraître. Belle mais en elle résident  fausseté, trahison et infidélité cachées.

La « sagesse populaire » a véhiculé ce cliché pendant des siècles :

"Beauté de femme n'enrichit homme".

"Celui qui a femme belle, château sur frontière et vigne sur le bord du chemin public ne manque pas de tracas »

Au XVIème s., on lie Eve et Pandora dont les destins semblables sont soulignés. Ici, Jean Cousin crée une déesse aux jambes immenses qui tient de Pandora le profil grec, le coffret sous sa main gauche. Eve est évoquée par le serpent autour du poignet. Le crane est un élément commmun aux "Vanités" qui signale la fin de l'immortalité dont ces deux héroïnes ont été jugées responsables. 

Jean_Cousin_Eva_Prima_Pandora 1550

 

Et voilà l’Eternel féminin des mythes : toujours maléfique, par nature comme Lilith, par tentation comme Eve, sur ordre comme Pandora.

Et toujours lié à la mort, puisque ces trois modèles font perdre à l'humanité la vie éternelle.

Et à  à la reproduction, acceptée pour les deux dernières, ou refusée pour Lilith.

 

Et c’est tout !

Curriculum vitae bien bref ! qui fait silence sur l'androgynie primitive, en évitant de poser la question du masculin et du féminin présents en tout être.

Et qui a rempli de certutudes les mâles de l'espèce et justifié inferiorité, humiliation, sévices... 



[1]« la racine est une racine d’origine akkadienne. Il existait des « Lil » dans la mythologie akkadienne qui représentait les grandes forces hostiles de la nature comme le vent, la tempête, l’orage. Ces forces se sont personnifiées progressivement en démons, d’abord en démons qui étaient à la fois mâles et femelles et puis qui se sont progressivement distingués. On la retrouve aussi dans les liturgies sumériennes plus tardives sous la forme de « Lilitou », elle est mentionnée pour la première fois dans l’Épopée de Gilgamesh. Cette fois, elle serait une prostituée ou une courtisane sacrée qui serait envoyée par la déesse-mère pour séduire les hommes, prélever leur semence et fabriquer des démons ». Cathelineau-Junqua

[2] Nom masculin. Démon qui prend l’apparence d’une femme pour abuser sexuellementd’un hommependant son sommeil. Le démon mâle qui a la même occupation est un incube (étymologiquement "qui est couché sur...")

[3]Recueil de Bershit Rabba (Vème s. avant notre ère). Cité par Delphine Horvilleur, En tenue d’Eve, éd. Points, 2013

[4]Ce dernier est le Rusé par excellence : il a épousé la déesse Métis, capable de revêtir toutes les formes et, profitant de sa transformation en goutte d’eau, il l’a avalée !

 

Important

On peut lire le roman de Margaret Atwood: La Servante écarlate, 1985, que le site Amazon résume ainsi : "

"Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d'esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, " servante écarlate " parmi d'autres, à qui l'on a ôté jusqu'à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l'austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler... En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté. Paru pour la première fois en 1985, La Servante écarlate s'est vendu à des millions d'exemplaires à travers le monde. Devenu un classique de la littérature anglophone, ce roman, qui n'est pas sans évoquer le 1984 de George Orwell, décrit un quotidien glaçant qui n'a jamais semblé aussi proche, nous rappelant combien fragiles sont nos libertés. La série adaptée de ce chef-d'oeuvre de Margaret Atwood, diffusée sous le titre original The Handmaid's Tale, avec Elisabeth Moss dans le rôle principal, a été unanimement saluée par la critique".

Margaret Atwood publiera en octobre 2019 la suite de ce premier roman dystopique sous le titre Les Testaments.

 

Sources

https://www.freud-lacan.com/getpagedocument/27126

Delphine Horvilleur, En tenue d'Eve, Points 2013

Jean-Pierre Vernant, Pandora la première femme;  Conférence en ligne