Coluche candidat, 1981

( 3) Bricolo-politico  

Affichez-vous !

 

Arrive le moment des tempêtes. Celui que le candidat[1] attend tous les jours en se rasant ou en s’épilant. Sans peur. Il a déjà  éliminé les adversaires de son propre parti. Il est prêt. Confiant, souriant ou sévère et concentré, conscient des lourds problèmes qu’il aura à régler pour le bien de tous. L’affaire est d’importance : il s’agit d’inciter l'électeur à voter pour lui sans savoir vraiment quel est son programme.

 

Le site du CLEMI (Centre de Liaison de l'Enseignement et des Médias d'Information) propose deux galerie d’affiches concernant les campagnes électorales de 2012 et 2017:

2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les choix du candidat sont multiples mais pas infinis. Deux paramètres principaux : l’image (photographie ; logo ; couleurs) et le texte (nom du candidat, du parti, pitch[2] ).

 

L’image

 

La photo du candidat est sans fantaisie, en mode portrait ou buste. L’attitude est plus ou moins détendue (sourire[3], absence de cravate, position inhabituelle pour Marine Le Pen 2012 et de Benoît Hamon en déséquilibre). Traditionnellement, on assure que la tête tournée vers la droite signale l’attention à l’avenir (selon le sens de la lecture de gauche à droite). Voir l’attitude gaullienne de Lassale. Mais il y a des exceptions comme cette affiche de Mitterrand 1965.

Mitterrand 1965 

 

 

 

 

 

 

 

 

François Mitterrand y est positionné à droite, comme Mélanchon en 2017 et Arthaud 2012  sans qu’on puisse les soupçonner d’avoir changé de camp.

On ne peut décidément plus se fier aux codes !

La plupart des candidats affectionnent une position centrale. Mais les deux candidats seulement qui se retouveront au deuxième tour en 2017 sont nettement positionnés au centre, de face, épaules bien parallèles au spectateur. Ils sont prêts à affronter les urnes

 

 L’arrière-plan peut être un fond uni ou dégradé, un ciel plus ou moins dégagé, un espace naturel pour lequel le grand référent

lassalle 2017est Mitterrand 1981 (« La force tranquille » que l’on verra plus loin), qui a servi de modèle à Lassale 2017.  Parfois, des anonymes apparaissent et montrent l’ancrage humain du candidat, la proximité qu’il est supposé ressentir avec le vulgum.

 Le logo, qui indiquait graphiquement l’appartenance à un parti : la faucille et le marteau pour le Parti Communiste, la rose pour le Parti Socialiste a tendance à disparaître, victime peut-être du désamour des Français envers les partis.

La flamme tricolore de Front National laisse la place à une rose bleue. Pourquoi pas ? « La terre est bleue comme une orange » écrivait Eluard. Ceci dit, on saisit mal l’intention politique. Ressembler au PS ? 

Le mégaphone du NPA de Poutou est visible, signe du mouvement populaire, de la foule, des manifestations comme le logo de Lutte ouvrière d’Arthaud ( la faucille et le marteau communiste) ou le « phi »  du Front de Gauche de Mélanchon, qui rappelle les initiales de la France Insoumise tout en faisant un clin d'oeil aux intellos qui reconnaissent la  lettre grecque de philosophie.

 

Arthaud Les couleurs sont moins « parlantes » qu’autrefois, même si elles subsistent avec le rouge de Poutou, Arthaud et Mélanchon 2012, qui vire néanmoins au bleu en 2017 (il a cependant abandonné la cravate bourgeoise pour un col ouvert plus cool) . Hamon joue du rouge, socialiste et du vert de ses alliés écologistes. La monture verte des lunettes d’Eva Joly a la couleur qui convient.

La majorité des candidats ne prend pas de risque et se fond dans le consensus de la couleur préférée des Français, le bleu[4], décliné selon diverses tonalités.

 

Le texte

Le nom du candidat apparaît avec plus ou moins de modestie, ou plutôt d’adresse. Pour Marine Le Pen, c’est un véritable enjeu politique.  En 2017, seul le prénom apparaît, le nom de famille étant sans doute trop marqué à l’extrême-droite. Une autre, de 2017 encore porte, au-dessus du prénom, la mention « Au nom du peuple». On ne saurait annoncer la mort du Père avec plus d’autorité réjouie.

MLP ordre

 

  Le nom du parti, comme le logo, est souvent passé à la trappe. Pour la même raison, à laquelle on peut ajouter la personnalisation de l’élection présidentielle qui repose sur un individu plus que sur un programme.

 

Le pitch -slogan bref ou longue tribune- a tous les soins du candidat et de son équipe. 

Le désir d’unité : Macron 2017 souhaite la « chance pour tous, Bayrou 2012 « un pays uni ». Le terme « France » est utilisé dans cinq affiches sur les dix de notre petit panel. Un peu plus en 2017 qu’en 2012. 

Evoquer « la France suppose une volonté d’union alors que Poutou et Arthaud sont plus clivants et opposent clairement « le camp des travailleurs » aux « capitalistes ou, plus allusivement « nos vies » « contre leurs profits ».

 Mélanchon 2017 souligne « la force du peuple » sur un arrière-plan qui rappelle l’affiche de Mitterrand 81, « la force tranquille » L’unité est une force à laquelle on ne peut résister dit Bayrou 2012 tandis que Sarkozy 2017 veut « une France forte ». 

 L’honneur est suggéré par Dupont-Aignan qui reprend le nom de son parti « Debout la France » ou encore « La France libre» 2012, ancré dans le souvenir gaulliste.

 Fillon 2017 fait appel à la « volonté », comme le suggère Mélanchon 2012 par son injonction « Prenez le pouvoir ».

 L’empathie est évoquée ( ?) dans la formule un peu énigmatique de Benoît Hamon : « faire battre le cœur de la France ». Le cœur désigne-t-il  les « forces vives », les travailleurs ; ou bien l’émotion, le désir d’avoir un projet pour des lendemains qui chantent ?

Comme on le voit, l'appel aux valeurs se réduit à quelques thèmes souvent identiques.

 

 

Quelques autres affiches

 

Au deuxième tour des Présidentielles 2017, se présentent deux affiches bleutées, deux candidats de face, regard planté dans celui du client. Demi, voire quart de sourire. Mention quasi obligatoire de la France. Le texte de l’un et de l’autre comprend trois mots sans ponctuation en caractère gras pour Le Pen, qui renforcent l’injonction faite aux électeurs ; en italiques avec un point d’exclamation  pour Macron, ce qui donne un tout petit brin de fantaisie à un portrait très classique.

2017 LPMBelle photo de Macron avec un éclairage subtil : source lumineuse à gauche pour le visage et à droite pour le fond, qui permet de mettre en valeur le candidat. Métaphore de l’alternance ? Jeu subtil sur le « et en même temps » cher au Président. Ombre et lumière, droite et gauche, fromage et dessert ? Tout devient possible.

Le portrait de Le Pen est inhabituel. La bibliothèque est utilisée ordinairement pour la photographie officielle des Présidents de la République. Il y a là une façon de brûler les étapes. Par ailleurs, la candidate est cadrée par ce qui ressemble à un plan italien qui présente un personnage vu de la tête aux genoux. On dit parfois que cela permet de montrer les cuisses des actrices… 

Cette attitude peut faire penser au contrapposto des sculpteurs grecs qui concerne un personnage debout se tenant sur un pied d’appui.  Ici, la candidat présente même un déhanchement utilisé dans la peinture italienne de la Renaissance où la ligne des épaules et celle du bassin sont en opposition (épaule gauche plus haute que la hanche droite, par exemple).Le sujet a ainsi plus de souplesse, plus de vie que la structure frontale macronienne.  

Le genou a fait couler moins d’encre que celui de la présentatrice d’une émission TV en 1964, licenciée pour avoir montré ses genoux en mini-jupe[5]

Evidemment, le choix de cette pose a été longuement discuté au sein de son parti. Selon L’Express , il s’agit pour la candidate, non seulement d’assumer sa féminité, mais aussi d’un argument politique contre la tenue islamique : en France les femmes s’habillent comme elles veulent. 

 

Copier-coller ?

 

Mitterrand,Sarkozy

Les deux affiches se passent de commentaires. Celle de Mitterrand 1981 est devenue iconique. Celle de Sarkozy 2012 est un peu oubliée.

Le village derrière Mitterrand est bien réel. Mais l’église, sur l’affiche a perdu la croix qui surmontait le clocher. Symbole trop peu laïque sans doute, ou qui aurait pu écarter les électeurs non-chrétiens ? Le patrimoine, le goût du terroir, la nature, le terroir, la tradition sont évidemment au centre des valeurs suggérées. On est à l’opposé du Mitterrand 1965 sur fond d’usines fumantes et de pylônes électriques.

 

 

 

 

royale 2007

 

La France qui sera aux manettes. Les bandeaux rouges signalent d’ailleurs son ancrage à gauche. 

L’affiche de Ségolène Royale 2007 est intéressante, non seulement parce que le « changement » a été repris par Hollande 2012, et que la photo  style Life ou Harcourt est particulièrement soignée, mais aussi parce que le slogan « La France Présidente », d’une belle simplicité a le double sens de désigner la candidate comme la première femme pouvant accéder à ce poste et de suggérer qu’avec Royal, ce sera la France qui sera aux manettes. Les bandeaux rouges signalent d’ailleurs son ancrage à gauche. 

Hollande 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

Et pour finir, une expression qui a fait fortune en 2017 était déjà affichée en 1988. L’opposition noir/blanc est-elle signifiante ?

la fr unie mitt 1988 en marche

En marche 2017

   

 

 

 

 

 

 

Que conclure ? Nathalie Arthaud a le mérite d’exposer ses idées. Ses nombreux concurrents réduisent l’argumentaire à une formule publicitaire. Mais qui lit une affiche de cette sorte, habitués que nous sommes aux SMS quotidiens.

Avons-nous mis le doigt dans l’engrenage qui nous mènera aux tweets de Donald Trump ?

 

  


[1] Par « le candidat » on comprendra aussi « la candidate ». De même, « il » comprend aussi « elle ». On aura la bonté de n’y voir aucun sexisme mais juste le souci d’éviter la gêne visuelle que suscite l’écriture inclusive.

[2] Le pitch est un terme utilisé par le cinéma et désigne un résumé plus ou moins long qui met en évidence l’intérêt du film et/ou les principaux temps forts. De même l’affiche politique peut se contenter d’un bref slogan ou remplir sa surface d’un texte dense.

[3] En cinq ans, Dupont-Aignan et Mélanchon accentuent leur sourire tandis que Poutou le perd. Les demi-sourires sont légion, témoignant peut-être à la fois de sérieux et d’empathie.

[4] Selon Michel Pastoureau, c’est la couleur du rêve, de l’infini mais aussi de la fidélité et de la foi ( le bleu de la Vierge), de la paix ( drapeau de l’ONU), de la fraîcheur, de la noblesse (le sang bleu, le manteau du couronnement). Voir son Dictionnaire des couleurs de notre temps, éd. Bonneton, 2004. Conférence video (Dailymotion, 1 heure) sur le Bleu : https://www.dailymotion.com/video/x2m2t95

 [5] Noelle Noblecourt a été licenciée pour avoir refusé les avances du producteur de l’émission qu’elle présentait. Voir la video INA de 1995 où elle porte cette accusation : https://www.ina.fr/video/I05248720

A Venir: Episode 4 : Parler, parler, parler...